Annick Coupé: « Au-delà de SUD, Sarkozy s'en prend au syndicalisme de lutte»
Entretien avec Annick Coupé, porte-parole nationale de l'Union syndicale
Solidaires-SUD à une semaine de la grande journée de grèves du 29 janvier.
JRV : Le grand public connaît les syndicats SUD, mais ignore souvent que ces
syndicats s'insèrent dans « l'Union syndicale Solidaires ».
Que représente « Solidaires » ?
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Annick Coupé : L'union syndicale Solidaires a été créée légalement en 1998. On y
retrouve des syndicats « autonomes » existant depuis longtemps (comme le SNUI -
syndicat national unifié des impôts- ou le Snj - Syndicat national des
journalistes) , qui avaient refusé de choisir entre FO et la CGT lors de la
scission de 1948, et les syndicats SUD qui se sont créés d'abord au PTT et dans la
santé en 1989 (après une vague d'exclusions dans la CFDT) et ceux qui se sont
créés à partir de 1996, après le grand mouvement social de l'hiver 1995.
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Aujourd'hui l'Union syndicale Solidaires regroupe 44 fédérations ou syndicats
nationaux professionnels (dont un syndicat Sud Etudiant) et plus de 80 unions
départementales interprofessionnelles. Cela représente peu plus de 90 000
adhérents, tous secteurs confondus.
Historiquement, l'implantation était surtout dans le secteur public. Mais ces
dernières années ont vu un vrai développement dans le secteur privé : dans
l'automobile, dans la chimie - pharmacie, à Michelin, à la Fnac, au BHV ou à La
Redoute... Ce développement a été confirmé par l'importante progression de
Solidaires lors des dernières élections prud'hommes (qui ne concernent que les
salariés du privé) : Solidaires a pratiquement multiplié par 3 son score au plan
national avec une progression de 100 000 voix.
Dans certains secteurs, les syndicats de Solidaires ont une représentativité
importante : aux Impôts, à la Poste, à France Télécom, à la Sncf ou à Michelin...
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JRV : Que penser des récents propos de Nicolas Sarkozy à l'égard de SUD Rail (et
des SUD en général) après le mouvement social victorieux de la gare Saint Lazare .
Au-delà de Sud Rail, les attaques de Nicolas Sarkozy vise d'abord le syndicalisme
de luttes et les salariés qui se battent. Il faut quand même rappeler que les
grévistes de St Lazare et les syndicalistes qui les ont soutenus se battaient sur
les conditions de travail et pour obtenir des emplois. Il a fallu près de 4
semaines pour qu'il y ait enfin de vraies négociations qui ont permis de trouver
un compromis accepté par les grévistes le 13 janvier. La direction de la SNCF
avait été alertée dès la fin du mois de novembre, et pas seulement par Sud Rail,
qu'il y avait risque d'un important conflit social si elle n'acceptait pas de
réviser sa réorganisation. La grève était parfaitement légale, le préavis déposé...
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C'est la direction de la SNCF qui a fait preuve d'irresponsabilité en jouant le
pourrissement du conflit et en jetant les grévistes et Sud rail en pâture aux
usagers ! La direction de la Sncf, comme Nicolas Sarkozy et ses amis de l'UMP,
s'épanchent les jours de grève sur « les usagers pris en otage » par les
grévistes, mais ils sont bien silencieux, les autres jours, sur la dégradation du
service public ! Faut-il leur rappeler que 94% des pannes et des retards de trains
sont dus, non à des grèves, mais à des problèmes techniques et aux restrictions
budgétaires qui ont des conséquences sur les emplois et l'investissement ?
En ce qui concerne Nicolas Sarkozy, il faut aussi rappeler qu'il avait justifié sa
loi sur le service minimum dans les transports durant l'été 2007 par le fait qu'il
n'y aurait plus de problème les jours de grève avec sa loi ! C'était bien sûr un
leurre comme l'était sa récente rodomontade assurant « que les grèves ne se
voyaient plus »...
Au-delà, ce que veut le Président de la République, c'est un syndicalisme, non
pas responsable comme il le prétend, mais bien un syndicalisme docile ! Il sait
que les questions sociales risquent d'être explosives dans les semaines à venir et
comme il n' a rien à proposer sur le fond, il veut criminaliser, par avance, ceux
et celles qui se battent, qui ne veulent pas payer le prix fort d'une crise qui
n'est pas la leur. Il espère aussi faire le tri entre les bons et les mauvais
syndicalistes et diviser pour mieux régner !
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JRV : Tout le monde s'accorde à dire que les effets sociaux de la crise économique
n'en sont qu'à leurs débuts. Comment l'Union syndicale Solidaire analyse-t-elle
cette situation ?
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Cette crise financière s'est transformée en récession et les conséquences sociales
sont, et vont être, très lourdes. Ce sont les salariés et, plus globalement, les
précaires, les chômeurs, les retraités, les jeunes qui vont en payer le prix fort.
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La crise est l'occasion, pour certaines entreprises, d'accélérer les
restructurations déjà prévues pour accroître leur rentabilité, conserver ainsi des
taux de profit élevé malgré la crise et continuer à « créer de la valeur pour
l'actionnaire », c'est-à-dire leur verser de forts dividendes.
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Les orientations du gouvernement français et de l'Union européenne expriment
fondamentalement leur refus de rompre avec les orientations antérieures qui ont
pourtant conduit à cette crise. Le plan de sauvetage des banques se fait sans
aucune contrepartie et les banques continuent à se comporter comme avant. Le plan
de relance français ne relancera rien ! Il s'agit pour l'essentiel de cadeaux aux
entreprises sans aucun effet d'entraînement de l'activité économique. Les mesures
prises en faveur de l'automobile ne s'accompagnent d'aucune obligation sociale ni
même de discussion sur la stratégie et les choix faits par ces groupes. L'annonce
de la construction de 70 000 logements sociaux supplémentaires est notoirement
insuffisante alors que des millions de personnes sont aujourd'hui à la recherche
d'un logement décent et abordable... Un véritable plan d'investissement public de
construction de logements et d'aide à la rénovation écologique des logements
anciens est nécessaire.
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Au-delà, ce qui est en cause, c'est bien le partage de plus en plus inégal des
richesses, que ce soit au niveau international ou national. Rappelons que 10
points de PIB (la richesse produite) sont passés du travail au capital en l'espace
de 25 ans en France. C'est 180 milliards d'euros par an qui ont été prélevés des
revenus du travail (salaires, protection sociale) pour aller garnir les poches des
actionnaires ! Cette baisse de la part des salaires dans le revenu national a
nourri la financiarisation de l'économie, tout en aggravant les inégalités. Elle
était compensée, plus ou moins fortement suivant les pays, par un recours au
surendettement des ménages. La seule voie de sortie est la mise en œuvre d'une
autre répartition de la richesse produite qui doit se traduire par de réels plans
de relance coordonnés visant à répondre aux besoins sociaux et prenant en compte
les impératifs écologiques, désormais incontournables. Il faut inverser la logique
mise en œuvre depuis un quart de siècle et casser les reins à la finance !
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JRV : L'Union syndicale Solidaires appelle l'ensemble des mouvements sociaux à
s'engager dans un processus de changement. Quels en seraient les grandes lignes ?
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Il s'agit bien de partir de l'analyse de la crise pour voir la nécessité de
construction de rapports de forces globaux très ambitieux pour imposer ces autres
choix. Le mouvement syndical a une grande responsabilité dans cette construction,
mais il est clair que cela concerne tous les mouvements sociaux qui, sur leur
terrain de luttes, contestent et résistent aux politiques néolibérales. La
question de la convergence des luttes et des résistances au plan national comme au
plan international est à l'ordre du jour. Il s'agit aussi de montrer que ce n'est
pas une question morale de quelques patrons sans scrupules. Bien sûr, le scandale
des dividendes versés aux grands patrons, de leur parachute doré... tout cela est à
dénoncer. La question n'est pas la moralisation du système : il faut le remettre
en cause pour le changer et réorienter le fonctionnement de l'économie au service
des besoins sociaux, des droits fondamentaux et des enjeux écologiques.
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Cette convergence des luttes doit se construire aussi au niveau international. Ce
sera sans nul doute un des enjeux du Forum social mondial qui va se dérouler à
Belém à partir du 28 janvier. Des mobilisations européennes, voire
internationales, se mettent en place pour répondre au G20 qui se réunit à Londres
le 2 avril sur les réponses à la crise...
Gageons que nos réponses ne seront pas les leurs : le mot d'ordre des
manifestations qui se dérouleront partout en Europe à la veille de ce G20 sera:
« nous ne paierons pas leur crise « !
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JRV : La journée interprofessionnelle de grèves et de manifestations du jeudi 29
janvier annonce un rendez-vous crucial du mouvement social face aux mitraillages
permanents de mesures anti-sociales tant du gouvernement que du MEDEF. Que peut-on
en attendre ? Sur quelles bases Solidaires y participe ? N'y a-t-il pas le risque
d'une journée isolée avec des lendemains de résignation ?
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La journée du 29 janvier est importante. C'est la première riposte
interprofessionnelle nationale depuis le début de la crise ; elle est appelée par
tous les syndicats, elle se fait autour de l'idée que ce n'est pas aux salariés,
aux chômeurs, aux précaires, aux retraités de payer cette crise . Un tel cadre
unitaire ne s'est pas vu depuis longtemps : cela confirme que la situation est
grave et que le mouvement syndical, par-delà ses divergences, ne pouvait rester
l'arme au pied. On a bien senti que certaines organisations étaient assez
frileuses pour aller vers un mouvement de grève générale le 29 janvier. La récente
négociation sur l'assurance-chômage montre bien que les vieux démons n'ont pas
quitté la CFDT : elle se retrouve seule à vouloir signer un accord que tous les
syndicats qualifient de régressif !
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Mais au-delà de l'appel national unitaire, c'est sur le terrain, dans les villes
que les choses vont se jouer pour mobiliser le 29. Solidaires a lancé un appel à
une grève générale le 29 janvier, dans le privé comme dans le public. Les salariés
sont aujourd'hui partagés entre inquiétude et colère : le 29 janvier doit
permettre d'exprimer cette colère par la grève mais aussi par les manifestations
de rue. Les manifestations doivent permettre la convergence de ceux qui peuvent
faire grève et ceux qui ne le peuvent peut-être pas mais qui voudront crier leur
colère dans la rue ; ce doit être aussi l'occasion de la convergence avec les
mouvements de jeunes qui se sont mobilisés ces derniers mois. C'est cela que
craint le gouvernement.
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Bien sûr que le 29 ne doit pas être une journée de 24 h de plus...
Il faut donc partout, dès avant le 29, débattre dans les entreprises des suites
possibles. Les organisations syndicales ont décidé de se revoir le 2 février :
l'importance des grèves et des manifestations, ce qui se passera le 30 dans les
entreprises, l'attitude du gouvernement... Tout cela pèsera sur la volonté des uns
et des autres de poursuivre la mobilisation.
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Pour Solidaires, le 29 doit être la première étape pour imposer d'autres
politiques au gouvernement et au patronat, pour inverser la tendance vis-à-vis de
tous les reculs sociaux que nous avons subis ces dernières années. D'une certaine
façon, le 29 peut-être le début de la riposte sociale générale à la politique
antisociale de Nicolas Sarkozy et de ses amis du Medef. C'est en tout cas dans ce
sens que l'Union syndicale prépare la mobilisation du 29.