Quand Valérie Pécresse organise le chacun-pour-soi
(article tiré de l'Humanité du 17/12/08)
Par Valérie Cohen, sociologue, Frédérique Cornuau, démographe, Hélène Ducourant, sociologue, Fabien Eloire, sociologue, Alexandra Hyard, économiste, Blandine Mortain, sociologue, Nicolas Postel, conomiste, Sandrine Rousseau, économiste, Juliette Verdiere, sociologue, Bénédicte Vidaillet, gestionnaire, et Cécile Vignal, sociologue, tous maîtres de conférences et doctorants à l’université des sciences et technologies Lille-I.
En quoi le système d’individualisation des carrières des chercheurs est-il porteur de graves dérives scientifiques ?
Les annonces de Valérie Pécresse sur la revalorisation des carrières des enseignants- chercheurs et chercheurs témoignent d’un principe libéral – assumé – de gestion des personnels de l’enseignement et de la recherche : revaloriser les carrières essentiellement par le jeu des primes et des indemnités, approfondir la gestion individualisée (et non plus générale et à l’ancienneté) des carrières, récompenser avant tout les « meilleurs » (c’est-à-dire une minorité) concernés par les promotions et les primes d’un niveau élevé.
Cette logique individualiste reposera sur une évaluation régulière de l’activité d’enseignement et de recherche. Face à ces annonces et à l’avalanche de réformes depuis la loi d’août 2007 relative aux libertés et responsabilités des universités, la révolte gronde dans les universités et les organismes de recherche. Des réunions syndicales, des collectifs, des assemblées générales expriment leur refus et leurs contre-propositions. Mais il faut bien reconnaître que ce discours gouvernemental trouve aussi, tacitement voire ouvertement, un écho positif chez certains collègues et, sans doute, chez des citoyens et salariés extérieurs au monde académique.
Ce discours gouvernemental fait mouche car il répond à sa façon à un dysfonctionnement réel, lui-même aggravé par une politique budgétaire et d’emploi restrictive : précarisation des emplois de chercheur et d’enseignant déjà développée depuis de nombreuses années, surcharge de travail engendrée par la faiblesse des recrutements, par les suppressions de postes, par les différentes réformes dont le LMD (licence, master, doctorat), par la dévalorisation de nos rémunérations et la difficile reconnaissance symbolique de nos activités. Les tentations du repli sur une stratégie individuelle et d’un délaissement des activités collectives sont fortes. Elles le sont d’autant plus que nos activités pédagogiques sont actuellement peu, voire pas du tout, évaluées, et donc trop peu reconnues. Dès lors, pourquoi voudrait-on s’opposer à des annonces qui prétendent offrir une meilleure rémunération aux activités pédagogiques et à l’excellence scientifique ?
L’individualisation des carrières n’est pas anodine. Il est urgent de ne pas laisser s’immiscer et s’installer cette logique. Elle aura des conséquences sur nos pratiques, sur nos métiers, avec des effets pervers allant à l’encontre du principe d’égalité et de démocratisation du système d’enseignement supérieur. Suivant une stricte logique budgétaire, les primes et promotions ne pourront être données qu’aux « plus méritants », aux « plus distingués par des prix », aux « mieux évalués », bref à une minorité, générant des inégalités entre collègues d’un même laboratoire ou d’une même faculté. Valérie Pécresse nous dit que le meilleurs chercheurs feront moins d’enseignement, et que leurs collègues moins bien évalués le feront à leur place. Quel message envoyé aux collègues qui s’investissent dans leur cours et aux jeunes qui entrent dans la carrière ! Quelle amélioration de l’enseignement et du suivi des étudiants peut-on vraiment en attendre ? Il serait, en outre, paradoxal de vouloir « récompenser les meilleurs » sans se soucier d’abord de donner à toutes les universités, et non aux seuls « campus d’excellence », les moyens nécessaires au travail des étudiants et des personnels.
La revalorisation des carrières est essentielle, mais elle doit passer par une réévaluation de la grille salariale indiciaire de tous les enseignants-chercheurs et chercheurs. Quant à l’évaluation de nos activités, elle devrait prendre en compte ce qu’apporte chaque individu au travail collectif, aux résultats scientifiques et aux formations des universités. Les enseignements requièrent des critères d’évaluation collégiaux et différenciés selon les disciplines, qui semblent aujourd’hui absents du cadre imposé par l’agence d’évaluation de la recherche et de l’enseignement supérieur (AERES). La recherche, notamment en sciences humaines et sociales, ne peut s’évaluer par la seule activité de publication. C’est une vision réduite et isolée de travaux souvent réalisés en équipe, en lien avec des acteurs sociaux et des interlocuteurs publics et privés. Attendre d’une compétition entre individus l’excellence pédagogique et scientifique est un principe certainement inefficace. Associé à la précarisation croissante des emplois et aux suppressions de postes, ce système aura des effets destructeurs sur notre service public de l’enseignement supérieur. Il est plus que temps de refonder un système de valorisation du travail collectif et un fonctionnement collégial et démocratique des universités et de la recherche française, plutôt que de favoriser le chacun-pour- soi.