Chers camarades

Publié le par Gérard Vidal

Bonjour,
"Chers camarades" est projeté le dimanche 12 mars à 21 h au Cinéma des
Cinéastes,
7 avenue de Clichy à Paris, métro place Clichy.
Plus d'informations en pièce jointe.
N'hésitez à faire circuler auprès de vos ami-e-s.
Vous en remerciant par avance.
Gérard Vidal

Chers camarades" :

Des harangues de Jean-Pierre Timbaud aux grévistes de 36, à la révolte des travailleurs immigrés en 75. Des conflits pour les salaires et la dignité ouvrière à une lutte opiniâtre contre les licenciements et la fermeture de l ’usine à la fin des années 90, l’histoire de Chausson à Gennevilliers concentre des pages exemplaires du mouvement ouvrier. Embauché en 73, le réalisateur a vécu cette magnifique aventure humaine comme militant pendant une quinzaine d’années puis derrière une caméra, depuis ses premières images super-8 tournées en 75.

Entrelacées autour de cette histoire, se tissent les parcours individuels d’ une dizaine de ses acteurs.

 

entretien avec Gérard Vidal: http://www.lcr-rouge.org/article.php3?id_article=886 

Gérard Vidal
Du syndicat à la caméra
Gérard Vidal est photographe et cinéaste, auteur du film « Chers Camarades », qui retrace les années de lutte et de fraternité ouvrières à l’usine Chausson de Gennevilliers (1992). Chausson est emblématique des luttes dans l’automobile dans les années 1970-1990, avec une forte présence de militants immigrés. L’extrême gauche était fortement active dans l’usine, qui va fermer dans un proche avenir. Entré à Chausson en octobre 1973, Gérard, technicien d’entretien, en est sorti en 1991, caméra à l’épaule.

Comment as-tu vécu ton arrivée dans l’usine Chausson ? Gérard Vidal - Quand tu viens du Sud de la France, la banlieue est impressionnante. Auparavant, je travaillais dans une petite usine. À Chausson, nous étions 5 000. Je me suis retrouvé stagiaire à l’entretien, dans les caves de l’usine, sous les chaînes de presse, avec un ouvrier yougoslave qui ne parlait pas bien le français, dans un bruit à 110 décibels. J’ai commencé à filmer par hasard, en 1975, pendant la grande grève que l’on voit dans le film. Un camarade de la LCR filmait la grève de l’extérieur. Mais il y avait une animation théâtrale dans l’usine. J’ai pris la caméra et filmé. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai eu envie de poursuivre. En 1986, le comité d’entreprise (CE) de Chausson organisait un stage vidéo. C’était un projet large, organisé avec le Théâtre de l’Usine, à Cergy-Pontoise (Val-d’Oise). Plusieurs CE de la région parisienne travaillaient sur ce projet, avec le conservatoire de théâtre de Cergy, dans des lieux désaffectés. Cela existe encore et cela mériterait d’être connu par les lecteurs de Rouge. Autour de cette création théâtrale, il y avait divers ateliers : affiches, vidéo, photo, musique, etc. Délégué au CE, j’organisais cette initiative et j’ai suivi le stage vidéo. C’est un exemple d’activité artistique dont le goût est donné grâce au travail d’un CE actif. Les CE sont trop timorés en la matière. Surtout maintenant.

Quand as-tu voulu faire de cette activité une profession ? G. Vidal - En 1986, je me sentais piégé par une certaine routine syndicale. Il y a des phases dans l’engagement militant où tu as une impression de routine. Et quand tu es délégué, tu es relégué dans des boulots peu gratifiants. Tout cela m’a poussé à quitter l’entreprise en 1991. Mais je l’ai fait sans projet véritable, avec pour seule boussole ma nouvelle passion pour l’image. C’était très aléatoire. J’ai « profité » d’un départ collectif de l’usine de 900 personnes à cette époque (la moitié de l’usine), quasiment sans luttes. Ce « plan social » a été celui qui a été le plus mal combattu. La période était très difficile, contrairement à celle des grandes mobilisations sur l’emploi de 1993-1997, racontées dans le film. J’ai vécu avec ma prime de départ et l’Assedic. J’ai été cameraman pour une petite entreprise de vidéo pendant six mois. Salarié intermittent, mais sans accès au statut.

Ta caméra était-elle un outil de combat politique ? G. Vidal - Oui, mais plus tard. Cela s’est fait à la demande du CE de Chausson en 1994. Des luttes dures se développaient contre les licenciements et des copains de l’usine avaient tourné des images. On m’a demandé de les monter. Puis j’ai continué à filmer. Il en est sorti un film de commande. Ce film n’est pas sans intérêt, mais les militants interviewés restaient dans un statut de porte-parole syndicaux. Cela ne permet pas de rencontrer les individus, derrière leur image. De creuser leur itinéraire et leur personnalité. En général, les syndicalistes sont filmés dans leur statut. C’est légitime mais insuffisant. Il y a des réalités politiques fortes qui ne sont pas montrées. Derrière l’étiquette générique de CGT ou CFDT, il faut comprendre ce qui se passe. La CFDT-Chausson, par exemple, est un creuset très original, qui n’a pas grand-chose à voir avec l’image CFDT d’aujourd’hui. Le noyau originel était constitué de militants du PS, qui pesaient très peu, mais qui servaient de paravent pour les pratiques de la CGT hégémonique. La CFDT s’est construite ensuite, après 1975, à travers des exclus de la CGT, avec des travailleurs immigrés, des militants d’extrême gauche, des militants de l’Action catholique ouvrière, des militants de la Gauche ouvrière et paysanne (GOP). J’y suis devenu secrétaire assez vite. C’était très vivant. C’était un syndicat très attrayant et qui est devenu majoritaire. Les militants étaient porteurs de tout ce que la CFDT a connu de plus riche : planification démocratique, appropriation des moyens de production, autogestion, etc.

Ton film montre un grand contraste entre la lutte de 1975 et celle de 1994... G. Vidal - On ne peut quand même pas parler de deux mondes, il y a une continuité. Il est vrai qu’en 1975, la Révolution portugaise frappait à la porte, il y avait le Viêt-nam, etc. Il y avait l’espoir d’un avenir meilleur, « porté » par les luttes. En 1994, on fait de la résistance.

Y a-t-il eu un vrai combat syndical pour construire la solidarité ouvrière entre Maghrébins, Africains, Espagnols, Français ? G. Vidal - Il n’y a pas forcément eu de grands débats, mais une pratique. Surtout dans l’émergence de délégués immigrés, qui ont pris toute leur place. Au début des années 1970, l’encadrement de l’usine était marqué par un système très autoritaire, très raciste, à la « coloniale ». En 1975, la grève a été une première riposte. L’amicale marocaine, liée à l’ambassade, fliquait les militants. Elle a été évacuée de l’usine. Les militants immigrés étaient souvent très politisés, marxistes-léninistes ou maoïstes. Mais entre 1975 et la lutte de 1983, une autre génération immigrée s’est construite. À partir du vécu et de l’expérience, mais moins formée politiquement. Cette couche militante a fait basculer le rapport de forces, notamment sur la question du racisme. Elle a pris une vraie place, que la CFDT a su lui donner. Le secrétaire du CE était un immigré, c’était une première ! La CGT a été incapable de s’ouvrir à cette émergence.

Comment vois-tu aujourd’hui le problème de l’engagement politique ? G. Vidal - Il faudrait tirer des bilans dans l’extrême gauche. La LCR, LO, et l’Alliance marxiste révolutionnaire (AMR) étaient présentes à Chausson de manière significative. L’expérience a été riche. L’extrême gauche a occupé une place importante. Mais politiquement, cela ne s’est traduit par rien du tout. Les organisations n’ont en réalité gagné personne ou très peu. En fait, personne n’a gagné. Il y a un grand vide. Ce n’est pas uniquement dû à la fin de l’entreprise. L’extrême gauche s’est divisée sur des conneries rhétoriques. Le plus caricatural, ce sont les militants de l’AMR et de la LCR, dont j’étais jusqu’en 1999. Nous passions notre temps à nous concurrencer, alors que nous avions de vrais points d’accord.

Propos recueillis par Dominique Mezzi

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Publié dans Réfléchir pour agir

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