Le "Rebond" des étudiants: Le campus de Nanterre, non lieu de mémoire

Publié le par SUD étudiant

Rebonds
Le campus de Nanterre, non lieu de mémoire
Adèle Momméja master 1 de sociologie et d’histoire.
QUOTIDIEN : vendredi 21 mars 2008
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Quarante ans après Mai 68, la rédaction de Libération ouvre ses portes aux étudiants de Nanterre. C’est l’occasion, pour l’une d’entre eux, d’interroger le sens de cet événement qu’elle n’a pas vécu. Cette interrogation ne peut faire l’économie d’une analyse de la mémoire de Mai 68 car comme le rappelait Michel de Certeau, «l’événement est d’abord ce qu’il devient pour nous» . Justement qu’est devenu Mai 68 pour les étudiants de Nanterre aujourd’hui ? A vrai dire, être étudiant à Nanterre n’a pas d’influence particulière sur le rapport qu’on entretient avec le souvenir de Mai 68 tant l’héritage de cet événement est absent de l’université. Pour ma part, la seule rencontre que j’ai faite avec le souvenir de Mai 68 à Nanterre se résume à un digicode : j’ai découvert récemment que 1968 est le code d’entrée d’une salle de cours, tout un symbole…

Cette absence d’héritage visible et assumé montre combien Mai 68 est un non lieu de mémoire sur le campus de Nanterre. D’autant plus que la non-incarnation du souvenir s’accompagne d’un déficit du discours universitaire sur 68. Il est vrai que c’est moins le cas depuis quelque temps, comme le montre la multiplication des colloques et d’ouvrages universitaires consacrés à Mai 68. Néanmoins, ce déficit a longtemps existé et c’est le discours médiatique qui fut un des principaux producteurs de mémoire. La connaissance de ceux qui n’ont pas vécu l’événement dépend donc en partie de ce que les journalistes écrivent. C’est dire la responsabilité qu’ils ont dans la transmission de la mémoire de 68.

Cette mémoire fait justement l’objet d’usages médiatiques qu’il convient d’analyser. Il ne s’agit pas de mettre en cause ces usages, la commémoration n’est pas une redécouverte du passé mais un acte social qui fait nécessairement l’objet d’une reconstruction a posteriori de l’événement. Ce qui fait problème ici, c’est le choix de privilégier certaines interprétations de l’événement sans faire état de ce choix et sans l’expliciter. Au mieux, le discours médiatique laisse dans l’ombre des éléments importants de Mai 68, au pire il délégitime certains aspects de l’événement pour justifier son choix de ne pas les aborder. Par exemple, la plupart des articles mettent régulièrement l’accent sur la révolte étudiante et la dimension culturelle de Mai 68 et laissent dans l’ombre l’importante mobilisation ouvrière, thème d’un ouvrage passionnant de Xavier Vigna (1). Pourquoi ne pas donner la parole à ceux qui ont participé à ces grèves ? Y croyaient-ils ? Comment ont-ils vécu la fin de la mobilisation ? Se sentaient-ils solidaires de la révolte étudiante ? Cette parole n’intéresse-t-elle donc plus personne ?

De manière générale, il serait intéressant que les journalistes pratiquent un décentrement du regard pour interroger ce qui n’est pas dit de l’événement, ce qui n’est pas montré. C’est ce travail qu’ont entamé les chercheurs Vincent Lemire et Yann Potin en sortant de l’oubli les photographies des correspondants du journal l’Humanité. Ils présentent notamment la photo peu connue d’un dépavage de rue, étape qui précède le jet de pavé et qui s’y oppose en tant qu’elle est un acte collectif réalisé dans la sérénité. Acte individuel et dramatisé par la mise en scène des photographes des agences de presse, le jet de pavé est pourtant la photo qui symbolise aujourd’hui Mai 68. Certes le journaliste, producteur d’histoire immédiate qui travaille dans l’urgence, n’a pas vocation à se plonger dans les archives pour retrouver le sens de Mai 68. Mais un travail d’ouverture vers une autre iconographie, vers d’autres témoins permettrait au public d’accéder à un autre sens de l’événement (2).

(1) L’Insubordination ouvrière dans les années 68. Essai d’histoire politique des usines, Presses universitaires de Rennes, 2007.

(2) Pour un autre discours sur 68, lire Contre-discours de Mai de François Cusset, à paraître en mai, Actes Sud.

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Publié dans Nanterre

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