Libération de Sartre à Rothschild.
Libération de Sartre à Rothschild.
Pierre Rimbert
Fondé par Jean-Paul Sartre en 1973, pour « donner la parole au peuple », Libération est passé en 2005 sous le contrôle du banquier d’affaires Édouard de Rothschild.
Ces noces de la presse et de l’argent n’éclairent pas seulement le sort des journaux français livrés aux industriels. Libération fut aussi le laboratoire d’une métamorphose. Celle d’une gauche convertie au libéralisme dans les années 1980, et qui dissimule son conformisme économique derrière un rideau d’« audaces » culturelles.
Au-delà de l’analyse d’un cas exemplaire, ce livre examine les ressorts d’une révolution conservatrice dans la vie intellectuelle française
extrait :
Après le « gauchisme culturel » s'ouvre l'ère du gauchisme commercial. Libération, « cette Pravda des nouveaux bourgeois » (Guy Hocquenghem), récupère pour la cause marchande les techniques qu'il employait naguère à des fins subversives. En 1979, un « numéro objet » doré à l'or fin daubait les rentiers inquiets de la hausse du cours de l'or (19.9.1979). En 1987, le journal est imprimé sur papier bleu mais cette fois pour les besoins publicitaires d'un club de vacances et sur une idée de Jacques Séguéla (9.2.1987). Imbibée d'encens, l'édition du 30 mai 1980 ironisait sur la visite du pape. Quinze ans plus tard, la même technique est employée au service d'un parfumeur de luxe. Imprimée sur coton (découpé par des détenus de Fleury-Mérogis) pour le compte de l'industrie textile (8.10.1986), recouvert d'un blister promotionnel qui opacifie la « une », ou subventionné par une chaîne de grande distribution, Libération se métamorphose en « support ». Avec les servitudes inhérentes à ce statut. À l'occasion d'une « Fête de la publicité », paraît un supplément « qui fait la publicité des publicitaires » (18.10.1996). Chaque agence dispose d'une page. L'une d'elles se paie littéralement la tête du directeur : «"Moi vivant, il n'y aura jamais de pub dans Libé !" Serge July, 1973 », lit-on. Et, dans un losange rouge : « Condoléances. »