Sarkozy défie l'intelligence

Publié le par SUD étudiant

 

Sentant monter la colère des universités, Valérie Pécresse a jugé utile de publier

un appel à la concertation et au dialogue. Mais dans ce pays gouverné d'une main

de fer, les Français savent que l'avis d'un ministre ne vaut pas grand chose.

Jeudi dernier, à l'occasion de la présentation du comité de pilotage stratégique

qualifié de «Grenelle de la recherche et de l'innovation», c'est le président de

la République lui-même qui a pris le soin d'indiquer aux universitaires quelle est

sa conception du dialogue.


Il y a plusieurs styles Sarkozy. Pendant la campagne présidentielle, les Français

ont entendu des discours remarquablement construits, tissés de références

historiques, vibrants d'émotion. Il est vrai qu'il s'agissait alors de convaincre

l'électorat. En septembre 2007, pour la "Lettre aux Educateurs", le président

confiait encore à Henri Guaino la rédaction d'un texte dont on pouvait discuter

les présupposés, mais certainement pas nier qu'il était écrit dans le français

très charpenté, calé sur le robuste modèle troisième-République qui caractérise le

conseiller spécial.


Pour le discours du 22 janvier, le chef de l'Etat a choisi une autre posture.

Découvrant un texte composé de «phrases agrammaticales, tournures d'une vulgarité

confondante, raisonnements circulaires, interjections, interpellations grossières

de l'auditoire», un lecteur attentif a cru à une manipulation. Il a fallu qu'il

vérifie que ce document provenait bien du site de l'Elysée pour admettre qu'il

avait en face de lui une déclaration du plus haut personnage de la fonction

publique.


Ce discours, le plus mal embouché de la mandature, n'est pas une erreur de

communication. Alors que 72 des 85 conseils d'administration des universités

avaient adopté des motions marquant leur défiance à l'égard des réformes, alors

que la coordination nationale votait la grève le matin même, Sarkozy a

soigneusement choisi la tonalité de sa réponse. Non pas celle du respect, de la

compréhension et du dialogue. Mais celle de l'intimidation, du poujadisme et de la

brutalité.


Devant la montée de la mobilisation, le chef de l'Etat a enfilé l'un de ses

costumes préférés: celui du caïd. Qui met les pieds sur la table, et ne s'en

laisse pas conter. Le message est limpide: «Il faut que cela cesse.»


Le diagnostic lui non plus ne fait pas dans la dentelle. «Nous ne sommes pas

aujourd'hui dans le peloton de tête des pays industrialisés pour la recherche et

l'innovation. Il y a une raison à cela quand même, c'est parce que bien souvent on

a reculé devant la nécessité de réformer nos universités et nos organismes de

recherche.»


Dépeindre le contestataire en affreux conservateur rétif à toute réforme fait

partie des réflexes pavloviens de l'umpiste de base. Branchez Copé ou Lefebvre, il

n'iront jamais plus loin que cet argument qui se veut imparable. Dommage qu'il

soit faux. Qui a mis en musique la grande réforme du LMD (licence-master-doctorat)

depuis cinq ans, qui a réorganisé les filières et réécrit les maquettes, à toute

vitesse et au prix d'efforts considérables, sinon le corps universitaire?


Non, les enseignants-chercheurs ne rejettent pas "les réformes". Mais cela fait

une dizaine d'années qu'ils résistent avec constance à un seul projet, toujours le

même: celui inspiré des recommandations de l'OCDE, mis en musique sous les

appellations de "stratégie de Lisbonne" ou de "processus de Bologne", qui vise la

marchandisation de l'enseignement supérieur, sur un modèle de gestion

entrepreneurial.


De nombreux savants l'ont dit et répété depuis dix ans: un tel modèle est néfaste

pour la science et même pour l'innovation. En 2004, les chercheurs se sont réunis

en états généraux et ont proposé leurs propres pistes de réflexion, appuyées sur

l'expérience de la recherche et non sur un programme à caractère idéologique.

Malheureusement, le dialogue politique est un outil curieux, qui ne marche que

dans un sens: celui où le public est supposé écouter (respectueusement) les

(sages) décisions prises par les gouvernants.


La France s'est vu décerner un Nobel de physique l'an dernier (Albert Fert), un de

médecine cette année (Françoise Barré-Sinoussi, Luc Montagnier). S'agit-il d'un

signe positif dont on peut se réjouir? Une indication que tout ne va pas si mal?

Que nenni. Pour le chef de l'Etat, ces succès sont «l'arbre qui cache la forêt»,

qui sert d'«alibi aux conservateurs de tout poil.»


Un Nobel? Démembrons le CNRS. Sarkozy a beau répéter qu'il ne fait que décrire la

réalité, pour comprendre son raisonnement, on est contraint d'admettre que sa

vision du monde est sérieusement déformée. Au café du commerce, un fonctionnaire

est un fainéant et un assisté. Dans cette optique, on comprend qu'il est rageant

de voir le prix d'excellence mondial attribué à un pur produit du "modèle

français", que le chef de l'Etat qualifie d'«organisation désastreuse.» Il doit y

avoir un bug quelque part. Ca ne peut être qu'une exception.


Discuter sur ces bases est difficile. Dans le schéma de Lisbonne, scrupuleusement

recopié par le rapport Attali, l'évaluation est présentée comme la clé du système.

«S'il n'y a pas d'évaluation, il n'y a pas de performance», répète Sarkozy,

laissant entendre que les chercheurs, ces réfractaires chroniques, sont tout aussi

hostiles à l'évaluation qu'à la réforme. «Ecoutez, c'est consternant mais ce sera

la première fois qu'une telle évaluation sera conduite dans nos universités, la

première. En 2009. Franchement, on est un grand pays moderne, c'est la première

fois.»


Le malentendu ne saurait être plus grand. L'évaluation n'a jamais fait peur aux

universitaires. Elle fait partie de leur univers quotidien, de jury de thèse en

comité de rédaction, de rapport en concours. Difficile de le savoir pour quelqu'un

qui ne s'est jamais frotté au monde savant, mais celui-ci repose depuis bien

longtemps sur le principe de l'évaluation par les pairs - la vraie, celle qui se

base sur la lecture et la discussion des travaux, non sur quelque construction

statistique ou classement bibliométrique. S'il faut employer correctement les

termes, l'évaluation dont se gargarisent les libéraux, matérialisée par des

agences comme l'AERES, n'est rien d'autre qu'une vulgaire notation.


Faut-il noter les chercheurs? C'était le pari de Lisbonne il y a dix ans, bien

avant la crise et la faillite des agences de notation financières, dont les

appréciations sont aujourd'hui décrites par les économistes les plus orthodoxes

comme relevant de la «fumisterie» pure et simple. Non, les universitaires n'ont

pas peur d'être évalués ni même notés. Comme dans les cas de manipulation qu'on a

pu observer récemment dans les domaines du chômage ou de la criminalité, ils

craignent en revanche que ces indicateurs ne servent qu'à organiser la pénurie,

habiller des décisions déjà prises et afficher des bilans truqués.


Sarkozy, qui ne connaît rien à la recherche, ne sait ni comment elle fonctionne,

ni même à quoi elle sert. La seule notion qu'il mobilise pour en juger se résume à

sa mesure politique: le prestige national. Mais soyons sérieux. Qu'est-ce que

c'est que cette absurdité de «bataille pour l'intelligence»? Le président s'est-il

cru dans un stage de motivation pour cadres? Mondialisée depuis le Moyen-âge, la

science échange et partage au mépris des frontières. Il n'y a pas de «bataille

pour l'intelligence», mais un concert où les chercheurs français jouent leur

partition en fonction des moyens qui leur sont alloués.


Prôner le dialogue, c'est bien. Mais Nicolas Sarkozy a dû oublier de transmettre

son discours à Valérie Pécresse. En l'écoutant, on comprend que l'heure n'est plus

à la discussion. Au contraire, «il est temps d'agir», conclut le chef de l'Etat.

Ainsi soit-il. Rendez-vous demain à Jussieu à 14 heures.


André Gunthert

chercheur et maître de conférences à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), où il dirige le Laboratoire d'histoire visuelle contemporaine (Lhivic). 


 
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