le MAYDAY ça vient d'où ?
MANIFESTATIONS ET AGITATIONS EN ITALIE
Plusieurs milliers de précaires, travailleurs, étudiants et réfractaires en tout genre se retrouvent à Rome pour une grande procession à la gloire de saint Précaire. L‘occasion de communier et de pratiquer une nouveau type d’eucharistie ; celle de casser les prix et de partager ensemble les fruits de ces jardins d’éden que sont les supermarchés. Nos correspondants italiens racontent.
Rome, samedi 6 novembre 2004. On prend le petit déjeuner, écoutant d’une oreille distraite Onda Rossa, une des seules radios romaines susceptibles de donner quelques infos sur la manifestation des précaires qui doit avoir lieu l’après-midi, lorsque soudain on entend : « Journée de saint Précaire. Expropriation dans un hypermarché de Pietralata, organisée par un groupe de cinq cents précaires. D’autres actions sont prévues aujourd’hui. » L’esprit ainsi fortifié par la démonstration que le fétichisme de la marchandise n’est pas un dieu invincible et que les besoins des gens peuvent être beaucoup plus « expressifs » que les publicités patinées qui agressent leur regard, nous nous dirigeons joyeusement vers la piazza della Repubblica, près de la gare, d’où va partir la manif. Excitante, la « promenade » promet du nouveau par rapport aux actions passées. Chaque 1er Mai depuis trois ans se déroule à Milan le May Day, manifestation nationale du réseau des précaires socialement organisés, mais aujourd’hui elle a lieu à Rome, facilement accessible depuis le nord et le sud. De plus, l’organisation de la manif’ a impliqué de nombreuses associations, des chômeurs mais aussi des salariés, de plus en plus conscients que la précarité n’est plus le monopole d’une minorité marginalisée, mais une gangrène qui s’étend dans les couches établies.
La place est pleine, à tel point que ça déborde dans la rue adjacente. Le rassemblement s’ébranle. En tête du cortège apparaît saint Précaire, vêtu de bleu, un bandana sur la tête et une auréole au-dessus. Il est muni de six bras, « parce qu’il faut faire six boulots pour un seul salaire », explique le petit groupe qui le porte sur ses épaules. Le saint commence à léviter, suivi par une foule conséquente – vingt-cinq mille personnes, diront les journaux. Les visages des « marginaux » toujours plus nombreux défilent. Parmi les onze sound systems des centres sociaux présents, un petit groupe de rock mitraille des chansons aux paroles acides. Les jeunes qui l’entourent improvisent des danses dédiées à l’autoproduction de l’herbe. Suivent les visages marqués des historiques chômeurs organisés de Naples, Acerra et Palerme qui, de leurs voix rauques à force de hurler, revendiquent « Revenu social pour tous, guerre pour personne ». Viennent ensuite les chercheurs universitaires « contre la privatisation des connaissances », les précaires des « call-centers » en lutte contre l’exploitation sauvage qu’ils endurent sur leurs touches numériques. Le mouvement romain du droit au logement réclame l’instauration d’un « loyer social », suivi par les squatteurs d’Action, « Un toit pour tous ». Leur emboîtent le pas les étudiants de Sapienza pirata, les Disobbedienti, les militants de No-Global, les syndicats de base (Cobas, entre autres) et même les Jeunes communistes. C’est au tour des immigrés, pour qui « la liberté de se déplacer n’est pas seulement le privilège des marchandises ». Des portraits d’Arafat se promènent dans la foule. Les Verts ont aussi leur mot à dire, qui demandent « le revenu social pour le citoyen ». « Moi je vous donne l’Amérique, pas le revenu garanti », proclame un écriteau porté par un grand Berlusconi de papier mâché. Quelques pancartes visent les partis de l’opposition et en particulier Rifondazione comunista : « Ou tu fais partie de la solution, ou tu fais partie du problème ». La queue du cortège est suivie par un groupe de flics.
Au milieu de la manif, piazza Venezia, l’atmosphère est légère, tranquille. La police se limite à « ouvrir » et à « fermer » le cortège. Les rues latérales paraissent dégagées. Les murs se couvrent de bombages et d’affiches revendiquant l’abolition du copyright, la réduction des taxes sur les produits culturels, la formation continue et gratuite, des investissements pour l’école publique. Une certaine tension devient perceptible. Largo Argentina, devant le magasin de la chaîne Feltrinelli [1], une des plus grandes librairies de la capitale, une centaine de manifestants s’arrêtent, dont quelques-uns s’affairent à coller de grandes affiches sur les vitrines avec les mêmes slogans sur la culture apparus plus tôt. Tout à coup, saint Précaire surgit, entouré des étudiants de La Sapienza. Ils entrent massivement dans la librairie pleine de clients, et annoncent au mégaphone une distribution gratuite de DVD. Là-dessus, deux cents fidèles particulièrement dévoués à Saint-Précaire pénètrent à leur tour et, au pas de charge, remplissent blousons et sacs à dos. Certains commencent déjà à sortir avec des piles de livres en main, tandis que dehors un type distribue des exemplaires du Fahrenheit 451 de Bradbury. L’action terminée, le cortège repart. La police doit attendre qu’il quitte la place pour rejoindre le lieu du miracle. Le terme de cette agréable promenade collective, piazza Navona, est bientôt atteint. Il fait nuit maintenant, quand la place, comme toujours pleine de touristes, est envahie de fumée rouge et de musique en provenance des sound-systems. Les participants ont l’air plutôt satisfaits, mais beaucoup sont convaincus aussi que « la bonne réussite d’un cortège ne signifie rien », qu’« il faut se bouger à l’intérieur des difficultés et des contradictions que la vie quotidienne nous réserve ». On annonce pour bientôt d’autres actions du même genre dans toute l’Italie. Après avoir quitté la place, nous repassons devant la librairie dont les livres ont été largement distribués quelques heures auparavant. Quelques clients frustrés discutent. Une femme de gauche, la cinquantaine à la mémoire défaillante, semble choquée par l’expropriation qui vient d’avoir lieu : « Au moins, en 77, quand on allait aux manifestations, il y avait un service d’ordre pour isoler les mauvais éléments… » À l’intérieur de la librairie, éclairée mais fermée, le personnel a l’air réuni pour une veillée mortuaire. Quelques jours plus tard, Zampieri, un ouvrier de 34 ans, déclarera : « S’il pouvait y en avoir d’autres, des actions comme celle-là ! Et puis ils ne s’en sont pas pris à un petit magasin, mais à des grandes chaînes, qui nous ont volé combien de fric à nous ? Cette année, avec ma femme et mon fils, on a été une semaine en vacances au camping, et je suis encore en train de les payer. Pour économiser, je fais un petit jardin grâce à un bout de terrain que mon oncle m’a donné. Je ne suis pas pour la non-violence à tout prix. »
