Scientifiques, ouvrez les yeux ! Par Alain Trautmann, le 21 mai 2008
Cette lettre s’adresse aux scientifiques français de toutes catégories,
qu’ils soient enseignants-chercheurs, ingénieurs, techniciens,
administratifs, chercheurs ou jeunes souhaitant exercer un métier de
scientifique. Sans aucune concertation et au mépris des avis de la
communauté le pouvoir a progressivement mis en place une série de pièces
(ANR, Pacte sur la Recherche, AERES, LRU) prétextant une nécessaire
modernisation de notre système d’enseignement supérieur et de recherche
(ESR).
L’objectif réel de cette pseudo-modernisation consiste à mettre notre
système d’ESR au service de l’économie - ce qui est la signification
politique cachée de l’expression "économie de la connaissance" -, de
limiter l’investissement public dans l’ESR (en cohérence avec
l’obsession dominante et destructrice de réduire à tout prix les
services publics) tout en contrôlant aussi étroitement que possible
l’activité des scientifiques grâce à ces pièces progressivement mises en
place, et en concentrant tous les pouvoirs de décision importants aux
mains d’un groupe très restreint, très proche du pouvoir, nommé par
celui-ci, au mépris des principes de collégialité qui prévalaient
jusqu’alors. Ce pouvoir a agi avec une indéniable habileté, en masquant
ses objectifs réels sous un discours lénifiant : "Ce que nous voulons
c’est simplement clarifier les structures, moderniser le système d’ESR,
rendre plus facile le travail des scientifiques, soutenir plus
efficacement tous les types de recherche y compris la fondamentale,
donner l’autonomie aux universités". Dormez braves gens, on vous roule
dans la farine sans vous brutaliser.
Devant cette avalanche de décisions, de créations de nouvelles
structures qui se surajoutent à celles existantes, une apparente
incohérence de la politique suivie, beaucoup d’entre nous se sont sentis
perdus, ne comprenant pas où tout cela nous mènerait. Beaucoup d’entre
nous ont renoncé à essayer de comprendre vers où nous allions, seulement
préoccupés de voir comment eux pourraient s’en sortir, trouver de
l’argent pour vivre ou pour faire vivre une équipe ou un laboratoire,
dans le maquis des nouvelles structures au fonctionnement opaque.
Scientifiques de tous statuts, réveillez-vous, on est en train de se
moquer de vous, la coupe est pleine. Le CA du CNRS qui doit statuer sur
la future organisation du CNRS aura lieu le 19 juin. Mais, sans attendre
que cette instance légitime se soit réunie, la ministre de la recherche,
Valérie Pécresse, vient de donner les conclusions : le CNRS sera découpé
en 8 instituts, les sciences de la vie disparaitront, les SHS seront
réduites aux secteurs jugés importants (utiles) par les décideurs
ministériels.
Vous les chercheurs hors-statut, qui accumulez les CDDs, vous vous dites
peut-être que cela ne vous concerne pas. Ce qui vous préoccupe, à juste
titre, c’est de savoir quel contrat vous permettra de travailler dans un
mois, dans un an. On peut fort bien comprendre que vous ayez les yeux
rivés sur cet horizon proche et angoissant. Mais vous devez regarder
plus loin. Si le gouvernement veut mettre tous les moyens financiers aux
mains d’agences comme l’ANR ou les Instituts Inserm, en cassant les
organismes de recherche existants, c’est parce pour lui, la recherche
doit désormais se faire à plus bas coût, avec un très petit nombre de
personnels statutaires bien payés, et une armée de CDDs mal payés. Les
attaques contre le service public, la casse du CNRS, ce sont pour vous,
à terme, des emplois statutaires qui disparaissent. Si vous en avez
assez de n’avoir comme perspective que l’enchaînement des CDDs, et votre
enchaînement à ce système, avec les autres scentifiques, dites : ça suffit !
Vous les ITA, vous représentez la mémoire des laboratoires, vous avez
des savoir-faire précieux pour le travail scientifique, son
apprentissage par les jeunes, le développement de nouveaux outils.
Depuis des années, vous voyez le nombre de vos postes diminuer, vos
carrières bloquées ; cette absence de perspective est cruellement
démobilisatrice pour nombre d’entre vous. Les attaques contre le service
public, la casse du CNRS, c’est la certitude que la situation va encore
s’aggraver, pour vous.
Vous les jeunes récemment recrutés, vous avez vu dans l’ANR un
instrument de libération de vos talents, la perspective de pouvoir
développer vos propres projets en vous libérant de la tutelle de
directeurs de laboratoires parfois mandarinaux. Dans ce contexte, pour
vous, le CNRS peut bien mourir ? Avez-vous oublié que vous-même, pour
décrocher votre poste, vous avez bénéficié d’un environnement porteur,
de laboratoires structurés avec des moyens de travail (y compris pour
des projets risqués qu’on vous laissait tenter), avec des équipes de
chercheurs et d’ITA qui ont contribué à votre formation ? Tout cela
risque d’exploser et vous pensez vraiment que cela serait sans
conséquences pour vous ? Les attaques contre le service public, la casse
du CNRS, si cela se fait vraiment, un pouvoir politique qui se moque
ainsi des scientifiques vous en fera rapidement payer le prix, à vous aussi.
Vous les responsables de projet, d’équipe, de laboratoire, dans un
contexte extrêmement difficile, vous vous êtes concentrés sur votre
responsabilité première consistant à trouver des fonds pour pouvoir
continuer à travailler. Vous avez donc tâché d’identifier les réseaux où
se prennent les décisions, vous avez essayé de savoir avant les autres
si un appel d’offre allait être lancé, et cela vous a beaucoup occupés.
Et le sort des post-docs ou la découpe du CNRS vous sont apparus
secondaires, d’autant plus que vous n’aviez pas de moyens évidents
d’agir dessus. Certains d’entre vous ont même eu la naïveté politique
étonnante d’écrire que le découpage du CNRS en instituts indépendants,
ce pourrait être une bonne chose, pourvu que cela renforce la cohésion
du CNRS, alors même qu’il n’était guère difficile de voir que l’objectif
de ce découpage était sa destruction.
Vous, les enseignants-chercheurs, avec des moyens de travail réduits,
avec l’obligation que vous avez de ne consacrer qu’une petite partie de
votre temps à la recherche, vous vous sentez peu concernés par ce qui se
passe au CNRS. Ce serait dommage de considérer que vos collègues du CNRS
ont des problèmes de riches. La casse du CNRS, c’est la fin des UMR,
c’est à dire la fin d’un système équilibré, sur deux jambes, avec un
ancrage universitaire local, et un ancrage national et international par
le CNRS. Dans les négociations que vous devrez nécessairement avoir avec
les pouvoirs politique et économique, la fin du CNRS et des UMR vous
affiblira considérablement, et l’autonomie des universités se réduira à
une autonomie de gestion de ressources essentiellement contractuelles.
Mais ne comptez pas sur l’autonomie pédagogique et scientifique : cela
sera décidé au niveau du ministère et de l’ANR.
Vous, les scientifiques qui avez accepté des responsabilités à tous les
niveaux dans le système ESR, des plus modestes aux plus importantes,
vous êtes concernés aussi par le mépris avec lequel le pouvoir politique
traite la communauté scientifique. Lorsque l’on voit que ceux qui nous
gouvernent nous méprisent, nous avons la possibilité de dire que les
bornes sont passées. La conclusion à en tirer est simple : on présente
sa démission.
Tous ces problèmes quotidiens rencontrés par l’ensemble de notre
communauté, apparemment différents, sont liés les uns aux autres. Vous
êtes tous concernés par les attaques contre les services publics, par la
casse du CNRS. Scientifiques, c’est le moment de dire : ça suffit. Les
"réformes" en cours vont casser un système imparfait mais néanmoins
reconnu au niveau international. Les universités n’y gagneront ni
autonomie scientifique et pédagogique, ni possibilité d’ouvrir l’accès
pour les catégories sociales défavorisées à un enseignement supérieur de
qualité améliorée. La recherche sera progressivement stérilisée par son
confinement à quelques secteurs jugés "utiles". L’indépendance des
expertises scientifiques indispensables à la société sera de plus en
plus un leurre. Nous qui pouvons prévoir ces risques, nous avons le
devoir, vis-à-vis de la société, de tirer la sonnette d’alarme et de
dire : ça suffit !
Le prochain rendez-vous pour le clamer, et dire que vous aimez le métier
que vous faites déjà, ou auquel vous aspirez, ce prochain rendez-vous
est le 27 mai, pour l’Academic Pride – la marche de tous les savoirs. Il
y en aura d’autres ensuite. Scientifiques, ouvrez les yeux !
Source : http://www.sauvonslarecherche.fr/spip.php?article1889
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