Pourquoi abandonne-t-on ses études supérieures en France aujourd’hui ?

Publié le par Le mensuel de l'étudiant

Lucile Chalumeau, chargée d’études à l’Observatoire De l’Etudiant de l’université de Bourgogne

90 000 étudiants sortent sans diplôme de l’enseignement supérieur tous les ans, soit 12% d’une classe d’âge et un quart de l’ensemble des sortants de l’enseignement supérieur d’une année. Si une grosse partie (environ 30%) des décrochages a lieu dès la première année, les étudiants sont aussi nombreux à renoncer après s’être accrochés trois ans ou plus [1].


Considérer la question de l’abandon revient à essayer de savoir qui sont les vrais décrocheurs ? Cette question permet de dégager, d’un point de vue théorique, un foisonnement de facteurs de décrochage et une hétérogénéité du public en abandon. L’approche empirique constitue en elle-même une délimitation (propre aux préoccupations de chaque institution) du public et donc du phénomène. A l’inverse, d’autres démarches, prenant en compte dès le départ l’hétérogénéité du public, se sont trouvés confrontées, au profil des décrocheurs. Ces derniers sont alors définis a posteriori, contrairement aux enquêtes des observatoires qui les définissent a priori, la plupart du temps comme des non-réinscrits [2]. Un rapide bilan met en évidence les différents facteurs identifiés comme étant inscrits dans un processus de renoncement aux études supérieures. A travers les enquêtes réalisées, les étudiants évoquent des éléments qui les ont poussés à arrêter leurs études : les conditions financières (transport, logement, financement des études), la pédagogie universitaire (acculturation difficile, mauvaise compréhension des attentes des enseignants) le goût pour la discipline choisie et notamment la motivation, l’orientation par défaut, le manque de travail personnel...

Toutefois, ce « choix » individuel d’abandonner ses études est sous contraintes. Il apparaît que les bachelières poursuivent plus souvent que les garçons après le baccalauréat et elles abandonnent moins en cours d’études : les garçons sont donc surreprésentés parmi les non-diplômés de l’enseignement supérieur. Par ailleurs, l’origine sociale continue d’être discriminante : les jeunes issus des milieux modestes ont une probabilité plus grande d’abandonner leurs études supérieures [3] : ils sont plus nombreux à la fois parmi les bacheliers sortis du système d’enseignement directement après leur bac, mais aussi parmi les sortants sans diplôme de l’enseignement supérieur. Les enfants issus de l’immigration sont dans une posture défavorable : « Sur l’ensemble des jeunes qui ont poursuivi des études dans l’enseignement supérieur, près de 25% n’y ont pas obtenu de diplôme. Cette proportion est de 29% pour les jeunes originaires d’Europe du Sud alors qu’elle atteint 46% pour ceux issus de l’immigration maghrébine » [4]

Autre aspect, le parcours au lycée permet de conforter ou non l’acquisition de capitaux rentables pour l’enseignement supérieur : l’orientation dans le secondaire et le choix des spécialités au bac interviennent dans la poursuite ou non des études et les mauvaises orientations sont des causes fréquentes d’abandon. Le choix de la série du baccalauréat conditionne le parcours post baccalauréat, les bacheliers sans mention, dont le dossier scolaire est faible se maintiendront dans le système d’enseignement supérieur mais connaitront sans aucun doute des difficultés. Parallèlement, les élèves qui ont su faire des choix d’orientation leur permettant de capitaliser quelques atouts augmentent leur chance de réussite dans le supérieur. Arriver « en retard » au baccalauréat exclue ces bacheliers des cursus sélectifs - où les taux de réussite sont élevés - qui n’admettent que des bacheliers à l’heure. Par extension, l’âge à l’entrée dans le supérieur a son importance : plus on est jeune plus on est enclin à faire des choix d’orientation risqués mais en même temps plus rentables (bac S, filières sélectives...). Les sortants sans diplôme de l’enseignement supérieur ont un retard supérieur aux autres lorsqu’ils ont passé leur bac. De même certaines filières, post baccalauréat semblent propices aux abandons, mais il faut mettre cet aspect en relation avec le recrutement scolaire et social de ces filières, qui jouent en faveur de bacheliers dont les capitaux (sociaux, culturels, économiques...) leur permettent de réussir. Les filières de santé accueillent majoritairement des étudiants de milieux favorisés, alors que les filières telles que les lettres et les sciences humaines ont un recrutement plus populaire. Les filières de santé ont les taux d’abandon les plus faibles ; à l’opposé on trouve la filière AES (plus de 45% des étudiants inscrits en AES n’avaient pas choisi cette filière en fin de terminale) [5]. Les filtres sociaux déterminent pour une part la réussite dans l’enseignement supérieur. Certaines situations sont alors propices aux abandons ; par exemple avoir des parents ouvriers, être titulaire d’un baccalauréat technique et inscrit en L1 dans la filière AES. Cependant, à ce niveau, c’est plutôt la position socioprofessionnelle des parents, en tant qu’elle assure des conditions de vie et de financement des études qu’il faut considérer. Enfin, il faut considérer la pédagogie universitaire : les établissements ont une obligation légale à faire évaluer par les étudiants les enseignements qu’ils ont reçus [6] : il semble donc admis que l’organisation pédagogique (encadrement, méthodes de travail, difficile appréhension des attentes des enseignants...) est un facteur d’échec, bien qu’il reste à en mesurer concrètement les effets.

L’abandon des études supérieures touche d’abord les jeunes qui sont soumis au risque d’échec le plus fort et qui anticipent un rendement plus faible de leurs études. Mais ces caractéristiques ne sont pas distribuées aléatoirement dans la population ; elles sont au contraire, liées fortement à l’âge, au sexe, aux informations sur le système scolaire, aux goûts et aux spécificités des filières et des disciplines. Le rapport au temps est également une donnée essentielle : le temps disponible n’est pas identique pour tous. Le temps est fonction de l’âge à l’entrée dans le supérieur : les lycéens ayant accumulés du retard devraient s’inscrire dans des filières où les taux de réussite sont élevés (la notion de « il n’y a plus de temps à perdre ») mais la sélection même à l’entrée de ces filières les contraint à opter pour l’université. Le temps est également fonction de l’origine sociale : les milieux sociaux favorisés laissent à leurs enfants le temps de la réussite : le moment de l’abandon intervient plus tardivement pour les enfants dont le père est cadre que pour les fils d’ouvriers : 50% des décrocheurs dont le père est cadre quittent le deug durant les deux premières années alors que c’est le cas de plus de 70% des décrocheurs dont le père est ouvrier [7].

Lorsqu’on parle d’abandon d’études, on suppose a priori que le parcours de formation a un début et une fin. Dans les pays nordiques par exemple, les études supérieures s’étalent sur une période plus longue de la vie. Ainsi, selon l’institut Eurydice, l’âge médian des étudiants au Danemark est de 25 ans contre 20,6 ans en France. Dans ces pays, la tradition d’indépendance financière des étudiants est encouragée par des politiques publiques d’aide financière. Le parcours de formation, non-linéaire, s’envisage comme une série d’allers-retours entre le monde professionnel et l’Université. Notons que le système de crédits (ECTS par exemple) permet aux jeunes de capitaliser leurs acquis, réduisant ainsi la notion de rupture définitive. Un jeune qui a abandonné ses études supérieures peut ainsi à tout moment, et relativement facilement, décider de reprendre son parcours de formation là où il l’avait laissé.

Lucile Chalumeau, chargée d’études à l’Observatoire De l’Etudiant de l’université de Bourgogne

[1] Cet article est tiré de N.Beaupère, L.Chalumeau, N.Gury , C.Hugrée, L’abandon des études supérieures, Rapport pour l’Observatoire national de la vie étudiante, Paris, La documentation Française, 2007

[2] L’abandon est considéré comme une sortie sans diplôme de l’enseignement supérieur.

[3] L.Gruel et B.Thiphaine(2002), F.Rosenwald (2006), P.Merle (2002), S.Lemaire (2000)

[4] A.Frickey et al (2004) et S.Beaud (2002)

[5] B. Dethare, Que deviennent les bacheliers, les deux années après leur bac ?, Note d’information 05.19, MEN-Direction de l’évaluation et de la prospective, juin 2005

[6] Cf arrêté du 9 avril 1997 (art.23) relatif au diplôme d’enseignement universitaire général et l’arrêté du 23 avril 2002 (art.10) relatif aux études universitaires conduisant au grade de Licence

[7] Gury, 2007

Crédit image : Flickr - Susan NYC sous licence Creative Commons
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Publié dans Réfléchir pour agir

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