Université : rentrée dans l’ordre ?
Que se passe-t-il donc dans les universités ? Voilà encore quatre mois, plus de la
moitié d’entre elles étaient bloquées par des étudiants et des personnels en lutte
contre la loi baptisée ironiquement « Libertés et Responsabilités des Universités ».
Partout, la communauté universitaire marquait son opposition à cette loi par nombre
d’actions et de pétitions largement suivies. Tous les jours, des défilés, des
assemblées générales, des blocages, des déblocages, des fermetures.
Depuis la rentrée de janvier, c’est le calme plat. La ministre, Mme Pécresse, se
répand en actions de grâce, persuadée de la volonté des universités d’appliquer sa
loi, et se permet, par voie de conséquence, de mettre en route un « plan licence »
plutôt accéléré (le Conseil des ministres du 20 février demandait aux universités de
transmettre leurs propositions avant le 1er mars…), de faire des annonces osées sur
les statuts des enseignants-chercheurs et de préparer les volets suivants de son
vaste plan de libéralisation du service public d’enseignement et de recherche.
Alors, l’affaire est-elle entendue ? La loi LRU serait-elle passée comme une lettre
à la Poste (comme on disait au temps où celle-ci était encore un service public) ?
Le gouvernement a-t-il gagné sa partie de bras de fer ? Le lâchage du Parti
socialiste et de l’UNEF a-t-il définitivement poignardé la résistance organisée
contre la privatisation de l’enseignement supérieur ? L’ordre règne-t-il enfin dans
la Varsovie universitaire ?
Et bien non, rien de tout cela. Je suis navré, Mme la Ministre, Mmes et MM. les
Présidents d’université, de devoir vous déclarer que la loi n’est en rien passée
dans les faits et dans les esprits, quels que soient vos efforts pour en donner
l’illusion. Nous n’acceptons pas cette loi bâclée, qui crée de nouveaux problèmes au
lieu de régler les anciens, qui aggrave nos difficultés et qui compromet notre
avenir. On a trompé la représentation nationale en lui faisant croire qu’il y avait
un consensus de la communauté universitaire autour des principes de la loi LRU.
Voyez ce qui se passe en ce moment dans les élections des Conseils universitaires et
des présidents : les listes opposées à la loi obtiennent partout des succès
notables, encore accrus par le mode de scrutin majoritaire que vous avez voulu nous
imposer (tel est pris qui croyait prendre…) : les présidents sortants qui ont promu
et défendu la loi LRU sont battus, sont élus des Conseils déterminés à brider
l’application de la loi et à promouvoir des modes de fonctionnement collégiaux, à
préserver les statuts de la fonction publique, à refuser que loi de l’argent privé
régisse l’enseignement et la recherche. Beaucoup d’universités ont déjà pris des
dispositions pour détourner la logique clientéliste des « comités de sélection »
prévus par la loi ; très peu d’entre elles, malgré le chantage au financement,
opteront pour ces « compétences élargies » qui constituent un piège grossier ; elles
ne demanderont pas de devenir propriétaires des locaux délabrés que l’Etat aurait dû
réhabiliter depuis bien longtemps. Et allez savoir si certains universitaires ne
vont pas utiliser les urnes municipales pour dire leur mécontentement…
Plus profondément, il n’y a pas d’adhésion à une loi qui contredit nos valeurs et
qui rompt avec nos traditions. C’est une loi préparée à l’extérieur de l’université,
par des gestionnaires que ne la connaissent pas et qui s’en défient, pour des
raisons idéologiques empruntées au MEDEF ou aux euro-technocrates. On a voulu faire
croire que seuls des ultra-gauchistes s’opposaient violemment à la loi mais voyez ce
qu’il en est : la quasi-totalité des sections du Conseil National des Universités
viennent de signer des pétitions condamnant le nouveau mode de recrutement des
enseignants-chercheurs, des Conseils d’administration unanimes votent des motions de
défiance, les directeurs de centres de recherche se réunissent le 4 mars pour dire
leur opposition au démantèlement annoncé. L’appel lancé en décembre par le collectif
« Sauvons L’Université » a déjà recueilli près de 5 000 signatures, celui qui a été
lancé en juillet par plusieurs syndicats sous le nom d’« Appel des Cordeliers » en a
recueilli près de 8 000.
Un pouvoir politique ne gagne rien, sur le long terme, au passage en force
législatif. C’est un enseignement de l’Histoire. On peut toujours promulguer à la
hussarde. Il suffit d’une majorité docile et d’un peu de police. Mais réforme-t-on
durablement de cette manière ? Certainement pas.
Et pourtant nous ne sommes plus dans la rue, nos universités fonctionnent
normalement. Soumission ? Découragement ? Certainement pas. Nous avons marqué
fortement, spectaculairement, collectivement le refus de la logique de désengagement
de l’Etat que l’on veut nous imposer. C’était une étape nécessaire. Mais nous
n’allons pas faire aux ennemis de l’université publique le cadeau de compromettre la
réputation et l’avenir de nos établissements, en commençant par les plus combatifs.
On travaille dans nos universités, on y prépare des examens et des diplômes et même,
n’en déplaise à ceux qui aiment bien affirmer que les chiens qu’ils veulent noyer
ont la rage, on y réussit et l’on s’y épanouit, on y bâtit les savoirs et les
compétences de l’avenir. Et cette vie universitaire n’est en rien incompatible avec
l’organisation d’une résistance à la violence qui nous est faite. Au contraire :
plus on réfléchit, plus on s’informe, et moins on adhère à la logique individualiste
et mercantile qui nous est imposée. Nous ne pensons pas, comme M. le président de la
République, que celui qui veut étudier les langues anciennes doive payer ses études
; nous ne pensons pas, comme Mme la ministre, qu’il ne doive plus rester sur le
territoire français qu’une dizaine de « pôles d’excellence » ; nous ne pensons pas,
comme Mme la présidente du MEDEF, que nous devions nous accommoder de la précarité
et y habituer nos étudiants.
La bataille contre la loi LRU continue, moins visible, plus profonde, plus large.
Comme un corps vivant rejette la greffe maladroite. Il ne s’agit pas, il ne s’est
jamais agi de conserver l’existant à tout prix mais de réinventer l’université. La
rupture ? Oui, mais la rupture avec le sous-financement, avec les injustices et les
inégalités, avec les locaux délabrés, avec la concurrence absurde entre
établissements publics, avec l’échec programmé des étudiants les plus démunis, avec
une recherche asservie aux intérêts industriels, la rupture avec un enseignement
supérieur à deux vitesses. Cette rupture, il faudra certes la codifier dans une loi.
Une autre. Une vraie loi républicaine, discutée et élaborée avec ceux qu’elle
concerne, négociée, expliquée, débattue. Il faut aller vers des Etats-généraux, vers
un Grenelle de l’enseignement supérieur associant tous les acteurs de l’enseignement
supérieur et de la recherche. Plutôt que de voter une loi sur l’université au mois
d’août, plutôt que de demander leur avis à des spécialistes autoproclamés, pourquoi
ne pas organiser le débat entre la Nation et son Université auquel nous aspirons
tous et dont on nous a frustrés ? Craindrait-on ce qui pourrait en sortir ?
Michel Bernard
Professeur à l’Université Sorbonne Nouvelle (Paris 3)