"It's a Free World", de Ken Loach: petite mécanique du libéralisme

Publié le par SUD étudiant


Un long plan subjuguant de sens et lourd de symbole ouvre le dernier film de Ken Loach, "It's a free world": plongée rythmée dans une salle de recrutement pour les travailleurs immigrés, quelque part dans le Londres aujourd'hui.

La pièce, mobilier spartiate et tableau noir au mur, a des allures de classe d'école primaire. Retour, donc, aux sources (de l'espérance), à l'âge des désirs, des possibles, des espoirs. Chacun attend son tour. Les langues étrangères se confrontent, les interprètes se succèdent. Petite Babel où une liberté par le travail pourrait émerger.

C'est précisément la fonction d'Angie que de procurer du travail à ces nouveaux-venus sur le territoire britannique et, partant, de leur offrir une liberté. Dans son entreprise, elle réussit formidablement bien, par ses qualités évidentes de communication, d'efficacité et d'adaptabilité. Dans la vie, elle est une jeune mère célibataire, une courageuse, une battante.

Aussi, le jour où elle se fait licencier pour avoir violemment réagi à des attouchements de la part d'un supérieur dégoulinant, Angie ne s'effondre pas, et monte sa propre agence d'intérim, avec l'aide de sa précieuse colocataire et partenaire Rose. Et veut se faire une place à tout prix dans ce "Free World" de brutes et de machos, où chacun tente de s'en sortir, où chacun roule pour soi, suivant son instinct primaire, animal, de survie.

Refléter en miroir le visage de notre bonne et chère société capitaliste

Après les luttes intestines de l’Irlande dans "Le vent se lève" (palme d'or à Cannes), le réalisateur, témoin sans égal du fait politico-social, revient donc à la contemporanéité la plus aigue pour nous interroger sur les conséquences du libéralisme.

Dépeindre les problématiques politico-sociales de notre temps, Loach l'avait déjà fait avec "Bread and Roses" et ses immigrés mexicains aux Etats-Unis, avec les ouvriers du rail dans "The Navigators", enfin avec la communauté pakistanaise de Grande-Bretagne dans "Just a Kiss".

Il ne fait que ça, d'ailleurs, de refléter en miroir le visage de notre bonne et chère société capitaliste. Elle est belle, la mondialisation, avec son économie libérale qui permet à tant d’immigrés de venir travailler "chez nous" (comme on dit dans certains partis). Elle n'apporte presque que des bienfaits du reste, aux entrepreneurs avares de scrupules et affamés de réussite; aux travailleurs clandestins, eux, tout bonnement affamés...

Loach, pourfendeur d’injustices et de silences complices

Mais ici, c'est à travers le portrait d'une femme, d'une blonde, d'une nana aussi sexy que carnassière, aussi douce que brutale que le cinéaste anglais témoigne. C'est à travers elle qu'il porte ce regard particulièrement dur et démonstratif sur notre bonne conscience hypocrite. Et choisir cette touche féminine pour dire un monde si masculin diffère de son humanisme coutumier. L'humour si subtil de Loach, pourfendeur d’injustices et de silences complices, en devient ravageur.

A travers l'histoire d'Angie, formidablement interprétée par Kierston Wareing, et à travers son entourage, enfin, le réalisateur constate: l’oppressé est aussi oppresseur, le cynisme ambiant permet à chacun de se déresponsabiliser, de se dédouaner, le système repose sur ce terrible enchaînement de peur et de violence.

It's a free world de Ken Loach - avec Kierston Wareing, Juliet Ellis, Leslaw Zurek - 1h33 - Grande-Bretagne.

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Publié dans Réfléchir pour agir

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