Vélib’, la face cachée

Publié le par SUD étudiant

«J’ai posé trop de questions, en particulier sur la sécurité des remorques» explique Thibault Prenez, licencié de chez Cyclocity, en novembre. Alors que plusieurs accidents sont survenus sur les remorques qui transportent les Vélib’ ces dernières semaines, le technicien, soutenu par le syndicat Sud, a fait un recours pour sa réintégration. Pour l’instant, les élus socialistes parisiens n’ont pas pris position.

Thibault Prenez. «J’ai été engagé par Cyclocity le 2 mai 2007, il y a bientôt un an. J’étais dans une optique très positive. Une grande entreprise que je croyais sérieuse, Decaux créait sa filiale pour développer les Vélib’. J’ai vécu en Hollande, et l’idée des vélos en libre accès dans Paris me plaisait bien. Le salaire n’était pas très élevé mais je me disais que j’allais y faire mon trou. J’ai été licencié en novembre et depuis, je demande ma réintégration devant les prud’hommes. Beaucoup de salariés – entre 30 et 40% - ont été remerciés en un an.

Pour ce qui me concerne, Cyclocity a pris le faux prétexte d’une absence injustifiée. J’avais demandé à changer de jours de repos pour être libre un samedi et un dimanche, pour voir mon fils que je n’avais pas vu depuis la fin juillet à cause des vacances scolaires. Le chef de la régulation m’avait accordé ces deux jours oralement. Mais, entre-temps, j’étais allé me plaindre au sujet des remorques. Ce jour-là, il n’y avait pas d’ampoules de stop sur ma remorque. J’ai donc refusé de la prendre. L’un de mes chefs l’a mal pris et m’a ordonné de rentrer chez moi. J’ai été absent le weekend qu’ils m’avaient accordé, et peu après j’ai reçu une lettre me reprochant mon absence. C’est sur ce motif qu’ils m’ont licencié. Je n’ai jamais eu d’avertissement. J’avais formé plein de gens. Mais j’ai posé trop de questions, en particulier sur la sécurité des remorques qui répartissent les Vélib’ dans Paris. J’ai même été à l’initiative d’une grève au mois d’août.

Ces remorques ont déjà été la cause d’une dizaine d’accidents. La semaine dernière, un camion de 2O tonnes a roulé sur l’une d’elles. Les remorques sont trop basses, et ne sont pas visibles des poids lourds. Elles n’ont pas de feux de recul, ni de bip d’avertisseur. Il y a trois semaines, un salarié est tombé dans la Seine avec sa remorque alors qu’il manœuvrait pour ramener des Vélib’ à la péniche atelier. Il a pu quitter le véhicule sous l’eau, par la fenêtre qui était heureusement ouverte. La brigade fluviale l’a repêché. Les véhicules n’ont pas non plus de rétroviseurs adaptés, de type caravane.

J’ai travaillé sur l’installation des câbles et j’ai pu m’apercevoir tout de suite que des choses n’allaient pas. Je n’étais pas censé poser ces câbles. On devait avoir des ordinateurs de bord mais les véhicules étaient trop rudimentaires. On nous avait promis une formation commerciale aussi pour présenter la boite et au lieu de ça on s’est tapé le mois de juillet à se faire engueuler par les usagers pour des bornes qu’on essayait de monter, alors que leur installation devait normalement être terminée avant le début de notre contrat. Mais on a retroussé nos manches.

Après ces premiers accrocs, les voitures sont arrivées. Et les vrais problèmes de sécurité ont commencé. Les essieux ont tous été changé au moins une fois. Ces remorques n’ont pas d’amortisseurs. Quand il pleut, elles sont difficiles à contrôler. Dans certains cas, les véhicules sont poussés par leurs remorques. Les camionnettes, qui devaient selon le contrat avec la mairie de Paris être des véhicules « propres » et qui ne le sont pas, sont dangereuses. Plusieurs ont été verbalisées par la police pour défaut de sécurité. Le lien entre la voiture et la remorque est très fragile et se rompt souvent. Elles n’ont pas d’amortisseurs, ce qui fait qu’on est obligés de rouler avec des pneus sous-gonflés. Les remorques ne répercutent pas la signalisation, et tout cela engendre des accidents et des sanctions contre les agents, ce qui est aberrant. Les vélos ne sont pas attachés et ils sont éjectés à la moindre bosse. Depuis qu’on fait des démarches auprès de la mairie et des médias, Decaux a installé des avertisseurs de marche arrière sur quelques véhicules. Aucun permis Decaux n’a été délivré pour des voitures à remorque. On devait tous théoriquement passer le permis remorque. On conduisait, et c’est toujours le cas, sans permis. Il y a eu les premiers licenciements. Comme les voitures sont dures à manœuvrer, qu’il n’y a pas de frein sur les roues des remorques tantôt pleines tantôt vides. Certaines infractions au code de la route ont été sanctionnées par un licenciement. Certains ont été virés alors qu’ils n’étaient pas responsables. Le 9 août, nous avons débrayé pour la première fois, pendant trois heures. Je me suis retrouvé dans le bureau du directeur face à sept cadres.

Le personnel est très tournant (beaucoup de BTS en alternance) et si nous sommes en CDI, la plupart ont des contrats à temps partiel. Les salaires atteignent difficilement 1000 euros net par mois, et beaucoup gagnent moins (contrats de 20 h, contrats au week-end). Il y a de nombreux licenciements, et sur des motifs absurdes ou injustifiés. Un collègue s’est fait licencier sur le témoignage d’un cadre qui l’aurait vu rouler trop vite. Un autre, qui avait oublié ses chaussures a pris une paire (de Decaux) utilisée pour les câblages. Il s’est fait licencier parce qu’elles n’étaient pas de la bonne couleur.

Pour ce qui est de la régulation, il y a un seul régulateur à la fois pour tout Paris, ce qui occasionne des allers –retours sur toute la ville. Il y a des arrondissements prioritaires (les plus riches : 16ème, 8ème, 7ème et 17ème), le reste est desservi au petit bonheur la chance. Il y a un manque flagrant de personnel, et les horaires peuvent être modifiés à n’importe quel instant.

Les agents étaient censés être sur des vélos électriques. Ceux–ci sont tous en panne, alors ils se trimbalent 25 kilos de matériel sur les Vélib’ communs. Là encore, depuis nos interventions, la direction demande que le sac soit mis dans les paniers, mais ils peuvent casser sous le poids et déséquilibrent le vélo. En cas de casse, on risque le licenciement. Il n’y a pas de vestiaires aux normes, et certains n’en ont même pas. L’ambiance est très tendue le matin. Je ne sais pas ce qu’attend Decaux mais avec le stress, les mauvaises conditions de travail, et des chefs agressifs… les employés sont au plus mal.

Les élus socialistes de Paris auxquels nous avons écrit ne nous ont pas répondu. Et la responsable technique de la Mairie de Paris qui nous a reçus ne s’est intéressée qu’à nos critiques sur le fonctionnement des Vélib’. La mairie soigne son image, mais n’a pour l’instant rien demandé pour les conditions de travail des salariés. Ca fait maintenant longtemps que la société a été créée. Il devrait déjà y avoir des délégués de personnel (DP), un comité d’entreprise (CE), et un comité hygiène et sécurité, conditions de travail (CHSCT), or aucune élection n’a encore été organisée. Les salariés sont sous les conventions collectives qui s’appliquent aux vendeurs d’articles de sport, ce qui est curieux. Si une association de consommateurs pouvait voir le jour et faire pression sur Decaux du dehors, ce serait vraiment un bon soutien pour les salariés.

J’ai demandé ma réintégration aux Prudhommes. Je ne reçois que 800 euros par mois des Assedic. Mais j’ai vraiment envie d’y retourner pour améliorer les conditions de travail. Les jeunes qui travaillent là n’ont même pas le droit à un abonnement Vélib’, c’est assez symbolique. »

Réalisé par KARL LASKE et MANUEL PETITDEMANGE

Publié dans Interprofessionnel

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